18 mai 2026. Un représentant français du cigarettier américano-suisse Philip Morris a répondu aux questions d’une journaliste du média en ligne Objectif Gard au sujet d’un trafic de tabac dans la région nîmoise, jugé début mai 2026 au tribunal judiciaire d’Alès (Gard). PMF s’est porté partie civile et attend des sanctions sévères contre la douzaine de membres de ce gang criminel qui alimentait en tabac de contrebande-contrefaçon toute la région grâce à ses annonces illégales sur Snapchat.
Voici quelques extraits de l’interview d’Objectif Gard auprès de Daniel Bruquel, chef du service prévention du commerce illicite de Philip Morris France :
Ces trafics ont un impact économique important pour l’État. Ils représentent un manque à gagner d’environ 9 milliards d’euros tous les ans…
Daniel Bruquel : Du côté des trafiquants, ces trafics génèrent près de 2 milliards d’euros de revenus, on a donc un business extrêmement lucratif. Le jeu de la défense a été de minimiser ce type de pratiques, en sous-entendant que c’était de la « débrouille ». Mais quand on fait 22 allers-retours en Belgique avec des véhicules ouvreurs, porteurs… c’est tout sauf de la débrouille. Ça s’appelle de la criminalité organisée, avec des structures qui sont extrêmement importantes.
Les trafiquants emploient des techniques bien rodées avec des chaînages assez complexes, peut-on dire qu’ils utilisent le même mode opératoire que dans le cadre du trafic de stupéfiants ?
Oui, tout à fait. C’est exactement le même mode opératoire que les stupéfiants. Ce sont des quantités énormes sur une période assez courte avec une organisation très bien huilée.
C’est-à-dire que vous avez les nourrices, vous avez les fournisseurs, vous avez le système des véhicules ouvreurs et porteurs, voire des véhicules “fermeurs”. Et en plus, quand on est à Nîmes et dans sa région et qu’on va chercher ces cigarettes de contrefaçon dans les usines en Belgique, ce n’est quand même pas la porte à côté. Ce n’est pas : « Tiens, je suis passé par là ». Ils ont commencé au début par aller se fournir à Lyon, puis ils ont trouvé d’autres fournisseurs via les réseaux sociaux comme Snapchat. Et ils ont amélioré leur système.
Pourquoi ce trafic a eu lieu entre pays européens et pourquoi la France et la Belgique en ont été les terrains tout particuliers ?
Ce qu’il faut savoir sur la contrefaçon de cigarettes, c’est que, contrairement à la contrefaçon d’autres produits de consommation comme les vêtements, le parfum, etc. qui sont plutôt fabriqués en Asie, c’est quelque chose qui se fait quasiment exclusivement au sein de l’Union européenne. Le marché français est le plus lucratif, parce que c’est là que les taxes sont les plus élevées et c’est là que le nombre de fumeurs est le plus élevé, proportionnellement à la population. C’est pour ça que la France est le pays consommateur de la moitié de la contrefaçon de l’Union européenne. Vous avez ces usines qui se développent autour de la France. La Belgique est un des pays les plus équipés en la matière. Il y a à peu près tous les ans une dizaine d’usines qui sont démantelées en Belgique. Mais ça repousse comme des champignons. Et vous avez aussi des usines en Espagne, vous en avez en Italie, donc en Europe de l’Est, mais tout ça converge vers la France.
Les prévenus ont été condamnés à des peines allant de six mois avec sursis à cinq ans assortis d’un mandat d’arrêt. La plupart ont déjà purgé leur peine ferme, soit environ une année chacun, lors de leur détention provisoire. Peut-on dire que le jeu en vaut la chandelle ?
La stratégie de la criminalité, c’est extrêmement simple, c’est : « Quel est le rapport bénéfice/risque ? » Et là, en l’occurrence, si on parle de cigarettes, ça rapporte beaucoup et les risques sont faibles, parce qu’au final, un trafic de cigarettes, c’est trois ans, un trafic de stupéfiants, c’est dix. En bande organisée, comme dans le cas du procès d’Alès, c’est dix ans sur les cigarettes et vingt ans sur les stupéfiants. Donc le jeu en vaut largement la chandelle. Et, en plus, quand on voit les décisions du tribunal, tout le monde repart avec une peine ferme d’un an, sauf celui qui n’a pas été interpellé, pour lequel il y a un mandat d’arrêt international.
La revente des produits récupérés en Belgique dans cette affaire s’est notamment concentrée entre Nîmes et Alès. Le Gard est-il un terrain particulièrement fertile en matière de revente de cigarettes contrefaites ?
C’est un phénomène national, mais le Gard n’échappe pas à la règle et on est même sur des niveaux qui sont supérieurs à la moyenne nationale. Si on prend la consommation d’une ville comme Nîmes, 52 % des cigarettes fumées ne proviennent pas du réseau des buralistes, qui sont les seuls en France à être autorisés à vendre du tabac. Donc on peut dire que plus d’une cigarette sur deux ne provient pas du réseau domestique légal. En 2019, avant qu’il n’y ait l’accélération phénoménale de ce trafic de contrefaçons en France, l’achat de cigarettes contrefaites représentait 1 % de ce trafic parallèle. Aujourd’hui, à Nîmes, c’est 23 %. À Nîmes, il y a aussi un problème certain avec la vente de tabac dans les épiceries. L’avantage, c’est que c’est visible, et donc ça permet au préfet de mettre en place des fermetures administratives. Mais tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux, avec de la contrefaçon, c’est beaucoup plus difficile à appréhender.
Ces cigarettes contrefaites contenaient-elles des substances particulièrement nocives absentes de paquets authentiques ?
Après examen, sur l’ensemble des échantillons des produits de contrefaçon qui ont été étudiés, les cigarettes comportaient entre 50 et 60 % de déviation par rapport à la norme légale. Et puis, il faut avoir à l’esprit que dans une usine de contrefaçon, ils posent le tabac à même le sol. Ils chargent les machines à la pelle et donc ramassent toute la poussière et tout ce qui peut traîner par terre : des bouts de plastique, etc. Donc, il y a un impact qui n’est absolument pas neutre en termes de santé publique.
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Daniel Bruquel, chef du service prévention du commerce illicite de Philip Morris France